00h37. Ils ont essayé de me joindre, mais je n’étais pas branché, j’étais occupé. Ils ont essayé de me parler mais je devais faire avant tout le tri entre ce que je pensais en situation et ce qu’il y avait dans ma tête. J’avais l’impression d’ avoir l’impression de les entendre, je me disais. Je me dépêchais de rentrer à l’hôtel, je m’isolais. Alors ce fut de plus en plus blanc, une onde, une pulsation, et pour finir je les entendais distinctement. J’écrivais.
C’est un échec tout à fait singulier que de se perdre dans sa propre fiction jusqu’à disparaître, mais qui pourrait en passer aussi pour un succès. A présent que l’auteur des lignes qui précédaient n’est plus, et, comme il écrivait au début qui j’étais, maintenant que j’ai repris la plume et par un tour extraordinaire, c’est moi qui dois finir d'écrire pour lui, de sorte qu’à nous deux nous somme le meilleur auteur possible. Tour à tour émetteur et récepteur, nos deux polarités contrebalancent : l’un tient la feuille, l’autre le stylo.
Nous sommes l’espace mental qui s’est étalé entre les deux qui se défait du temps. Il y a un monstre symbiotique entre nous : parfois mort, parfois vivant, la tête droite et les yeux ouverts, il ne répond à aucun nom, et sa lumière est électrique. Il a l’air si léger et transparent qu’un souffle le balance et qu’on se demande où il est. Il porte une couronne végétale brillante sur la tête comme un arrangement de fleurs de diverses couleurs, mais les pétales changent, et la lumière en creux dans le cœur de ces espèces de petites fées qu’on ne peut pas décrire est d’une beauté éclatante et effrayante.
Car écrire, comme nous le faisons, chacun de son côté pour commencer, c’est obéir à l’impératif d’un livre qui n’est pas encore écrit : c’est le livre futur qui me parle, et qui est écrit par ce que je ne suis pas encore, et qui me coule dessus depuis une sorte de « là haut ». Mais en suis-je l’auteur ? Non, c’est cet autre moi à venir. Cet autre qui va passer par une succession d’épreuves et de délais que j’ignore, et que je devrais redouter.
Cette distance comprise entre celui que je suis là, sans le savoir, et celui que je serai, que je ne connais pas, est difficile à concevoir. Imaginons la scène : un écrivain oublie ce dont il voulait parler, ou ce sur quoi il voulait écrire : son sujet lui échappe, en plein milieu du livre - livre qui lui reste à écrire, ou bien il doit alors recommencer. Le livre change aussi: son intention s’est transformée, et le livre qui aura été écrit n’est plus le même que celui du début. Faudrait-il ne concevoir que par la fin ? La même mésaventure est possible, mais elle n’est que le détail le moins saillant de tout ce qui peut arriver. Car imaginons qu’il est parvenu au bout de son projet: le temps a passé, c’est un travail de longue haleine, des années, peut être une dizaine, se sont écoulées, et lui n’est plus le même.
Les molécules de notre auteur ont changé. Il n’habite plus au même endroit. Sa femme est partie, et il se perd dans l’alcool toutes les nuits, puis il décide de se retrouver comme on dit et il refuse les avances d’une jeune fille de bonne famille qu’il avait jugé un peu trop entreprenante – passons. Il est devenu son lui-futur, et lorsqu’il se relit, ce n’est plus lui désormais : c’est cet autre qu’il était.
Ecrire, c’est faire correspondre un échappement au temps avec la temporalité. Autrement tout n’est que bouleversement incessant : il insère dans les mailles de son texte passé les éléments nouveaux qui le composent désormais. Lui, l’auteur, saura lire le différentiel de ce qu’il a voulu et de qu’il veut désormais pour lui, mais le livre n’est plus son livre, c’est une construction, qui contient tout ce qu’il est, c’est un écho perpétuel, de sorte qu’une fois qu’il aurait commencé il ne pourrait jamais s’arrêter d’y apporter des corrections.
Cette distance comprise entre celui que je suis là, sans le savoir, et celui que je serai, que je ne connais pas, est difficile à concevoir. Imaginons la scène : un écrivain oublie ce dont il voulait parler, ou ce sur quoi il voulait écrire : son sujet lui échappe, en plein milieu du livre - livre qui lui reste à écrire, ou bien il doit alors recommencer. Le livre change aussi: son intention s’est transformée, et le livre qui aura été écrit n’est plus le même que celui du début. Faudrait-il ne concevoir que par la fin ? La même mésaventure est possible, mais elle n’est que le détail le moins saillant de tout ce qui peut arriver. Car imaginons qu’il est parvenu au bout de son projet: le temps a passé, c’est un travail de longue haleine, des années, peut être une dizaine, se sont écoulées, et lui n’est plus le même.
Les molécules de notre auteur ont changé. Il n’habite plus au même endroit. Sa femme est partie, et il se perd dans l’alcool toutes les nuits, puis il décide de se retrouver comme on dit et il refuse les avances d’une jeune fille de bonne famille qu’il avait jugé un peu trop entreprenante – passons. Il est devenu son lui-futur, et lorsqu’il se relit, ce n’est plus lui désormais : c’est cet autre qu’il était.
Ecrire, c’est faire correspondre un échappement au temps avec la temporalité. Autrement tout n’est que bouleversement incessant : il insère dans les mailles de son texte passé les éléments nouveaux qui le composent désormais. Lui, l’auteur, saura lire le différentiel de ce qu’il a voulu et de qu’il veut désormais pour lui, mais le livre n’est plus son livre, c’est une construction, qui contient tout ce qu’il est, c’est un écho perpétuel, de sorte qu’une fois qu’il aurait commencé il ne pourrait jamais s’arrêter d’y apporter des corrections.
Il reprend pourtant, car il n’y a pas d’autre façon. Il se parle à lui-même. Cet autre je du passé qui a disparu, il lui fait la leçon : le corrige, le biffe, supprime par chapitres entiers. Ce qu’il écrit désormais, c’est ce qu’il est devenu. Parfois un cri d’insatisfaction lui échappe comme un animal blessé : il relit là où il en était, mais il ne se reconnait pas. Il y retourne encore: il va vers son passé, mais en espérant que celui qu’il sera bientôt dans le futur et qui reviendra encore vers lui ne sera pas trop différent de lui-même à cet instant. Il voudrait se voir ralentir, ne vivre plus que dans quelques dizaines de respirations. Il voudrait n’être plus qu’un seul, mais il est toujours accompagné : de même que dans la plus élémentaire des folies, il est devenu un problème pour lui-même, et cette double identité est pourtant ce qu’il lui faut accepter.
On ne peut pas dire à quoi ressemble un écrivain : doit-il porter la barbe, et garder le lit ? Peut-on avoir l’air d’un écrivain ? Un écrivain n’existe pas : écrire, c’est faire en sorte que un soit deux, et trouver cet équilibre.1=2. Etre seul ce n’est jamais vraiment écrire : pour ce faire il ne faudrait jamais relire, ce qui n’est pas le métier de l’écrivain, mais plutôt celui du médium illuminé ou de l’adhérent à l’écriture automatique. Un écrivain est toujours son propre lecteur imaginaire qu’il veut séduire – quel tour ! – d’ailleurs si personne n’est là pour voir qu’il écrit, qui peut assurer qu’il fait bien ce qu’il dit ? Ce serait une forme particulière de folie, et le voici cerné: soit il cède à la double personnalité, soit on le fera céder.
Comme l’auteur en était à l’esquisse d’un livre futur, je reprends désormais ses notes pour le corriger: il se crée une potentialisation qui subjugue ce qui aura été énoncé plus tôt. Concrètement en tant que personnage, ici j’écris, et je ne fais que reprendre et répéter le livre d’un autre, l’auteur qui n’est pas moi-même, qu’il m’a légué et que je suis le seul à connaître.
Nous nous guérisons mutuellement de notre pathologie. L’un comme l’autre, nous n’avons pas à faire à ce que nous en penserions nous mêmes, depuis les brumes d'un temps indéfini, mais à cet autre encore qui pense. Il y a quelque chose de supplémentaire, qui n’existait pas, que nous créons entre nous. A nous deux nous sommes trois. 1=2 alors; or 2=3 dans ce cas; d’où il en ressort que 1=3 et nous sommes encore augmentés – quoiqu’en disent les médecins, ce qui ne change rien à l’affaire, car doivent-ils s’occuper comme ils le croient de la littérature ?
Que se permettent-ils de juger ceux qui plongent, alors qu’ils ne savent pas nager ? Si la folie est là, n’est elle pas subsidiaire, ou simplement concomitante, contemporaine au fait même d’écrire ? Quel dévorant aveuglement les oblige à répondre avec des médicaments contre l’angoisse, contre le questionnement lorsque l’entretien se conclue et que la fiction pourtant se continue ? Ô comme j’aimerais pouvoir convaincre un seul de ces savants de l’épiphénomène de me suivre juste quelques pas sur le chemin fait de fureur, de savoir que l’on va se perdre, mais qu’il n’y a pas d’autre façon d’arriver ! Comme j’aimerais voir leur visage changer ! Mais au lieu de cela ils restent impassibles, la face convenue et lisse comme un cerveau idiot, et on me dit que je suis un agité. Non, ils ne savent pas la douleur physique que c’est d’enchainer les feuillets pendant des heures à sa table le dos courbé, et de n’être pas sûr qu’une fois que cela fut fini, les mots qui seraient écrits seraient aussi ceux qu’on aurait voulu qu’ils soient. On me conseille le repos ces temps ci, car je suis très excité : je suis trop énervé et cela déteint sur les autres patients. Je comprends bien la notion de respect, mais au diable la tranquillité ! Depuis la clinique où je suis, j’agiterai le petit globe où ils sont enfermés : on le retourne et il neige – ils ne s’y attendaient pas.
Nous nous guérisons mutuellement de notre pathologie. L’un comme l’autre, nous n’avons pas à faire à ce que nous en penserions nous mêmes, depuis les brumes d'un temps indéfini, mais à cet autre encore qui pense. Il y a quelque chose de supplémentaire, qui n’existait pas, que nous créons entre nous. A nous deux nous sommes trois. 1=2 alors; or 2=3 dans ce cas; d’où il en ressort que 1=3 et nous sommes encore augmentés – quoiqu’en disent les médecins, ce qui ne change rien à l’affaire, car doivent-ils s’occuper comme ils le croient de la littérature ?
Que se permettent-ils de juger ceux qui plongent, alors qu’ils ne savent pas nager ? Si la folie est là, n’est elle pas subsidiaire, ou simplement concomitante, contemporaine au fait même d’écrire ? Quel dévorant aveuglement les oblige à répondre avec des médicaments contre l’angoisse, contre le questionnement lorsque l’entretien se conclue et que la fiction pourtant se continue ? Ô comme j’aimerais pouvoir convaincre un seul de ces savants de l’épiphénomène de me suivre juste quelques pas sur le chemin fait de fureur, de savoir que l’on va se perdre, mais qu’il n’y a pas d’autre façon d’arriver ! Comme j’aimerais voir leur visage changer ! Mais au lieu de cela ils restent impassibles, la face convenue et lisse comme un cerveau idiot, et on me dit que je suis un agité. Non, ils ne savent pas la douleur physique que c’est d’enchainer les feuillets pendant des heures à sa table le dos courbé, et de n’être pas sûr qu’une fois que cela fut fini, les mots qui seraient écrits seraient aussi ceux qu’on aurait voulu qu’ils soient. On me conseille le repos ces temps ci, car je suis très excité : je suis trop énervé et cela déteint sur les autres patients. Je comprends bien la notion de respect, mais au diable la tranquillité ! Depuis la clinique où je suis, j’agiterai le petit globe où ils sont enfermés : on le retourne et il neige – ils ne s’y attendaient pas.
Or comment rendre compte avec des pages, avec des mots, avec ce que nous savons de la temporalité de l’auteur et du récit, de cet espace qui n’en est pas un, celui de l’imaginaire qui se tient pour vrai ? De cette époque qui n’en est pas une ? Avec une vibration particulière peut-être, et qui tient à ce que l’auteur et moi avons patiemment construit : un état disputé entre nous deux, qui comprend tout, qui entretient tout, qui s’affranchit de ce que nous sommes séparément, mais qui ensemble fait de nous le troisième œil insupportable, incomplet mais déjà autre, qui croit vrai ce que j’écris, ce que nous écrivons – cet œil voit le récit : il lit. A nous deux nous espérons que nous ne sommes pas seuls, tout en sachant que cet autre n’est pas nous même.
Il faut comprendre que c’est réconfortant : c’est rassurant. C’est quelque chose que de savoir cela, qu’on échappe à sa propre folie.
Il faut faire vite maintenant: le temps ne compte pas, mais il est utile. Du reste j’en ai bien profité. Je voudrais maintenant vous parler d’elle. Branchez un nouveau cerveau sur un autre transistor et continuons.