Rêve toi


02h52, jour d'après. Le blanc est encore plus blanc: on dirait une publicité pour une lessive, mais c'est un jeu de caméra qui s'extrait de l'appât de lumière -mentale, subjuguée - où elle s'était posée. A force de se remémorer comme un magnétophone en pause/rewind/play, on finit par déconstruire toutes les histoires, et il ne reste plus que les ficelles de ce qu'on a devant les yeux.

C'est une série télévisée dont chaque motif est un cliché. Introduction en douceur dans un espace réservé, compréhensible, immédiatement identifiable. Les visages sont lissés, somptueusement maquillés, reconnaissables entre tous: ceci n'est pas le monde vrai, c'est celui tel qu'on se l'imagine. Nous baignons dans cet espace virtuel depuis que nous sommes nés, chaque seconde. Nous n'étions pas formés pour cette double vérité. Conséquence: une nouvelle nomenclature est apparue de façon concomitante dans le DSM IV, qui est la sociopathie télévisée (94-657) : comme si on se regardait toujours depuis l'extérieur, et que le programme déclinant on était susceptible de changer de chaine. Sous groupe b: ce qui arrive n'existe pas vraiment. Sous classification c: l'histoire que nous vivons existe déjà, et elle n'est que la copie d'un programme TV.

Nos émotions ne nous appartiennent pas. Nos grimaces sont les mimiques mal construites et trop jouées de comédiens plus photogéniques. Nos attitudes sont systématiques. La fin de ces moyens est déjà écrite, proposé, connue d'avance: il faut s'y conformer.

Une maladie mentale est identifiée comme une anomalie par la majorité: c'est une atteinte marginale qui ne concerne et que l'on peut encercler. On pourrait imaginer que la réponse opposable au 94-657 serait l'exemple même d'un cerveau parfaitement sain. Mais que faire si cette anomalie s'est étendue à la majorité? La réponse est dans les termes mêmes de la question: alors la bonne santé mentale change de côté, et le 89-638 apparaît: la psychose en reflet de la réalité -  note pour moi même: développer.

La vie n'est qu'une histoire. Il y a des recettes que l'on peut appliquer pour savoir la raconter. Aussi, il faut une méthode pour la lire et la comprendre comme elle est écrite - l'apprentissage, l'alphabet.... En devenant plus attentif, qui se rapproche du livre peut arriver à maitriser ces effets. Alors comme à chaque ligne, il se rend compte que chaque coup est annoncé - c'est une sorte d'harmonie factice qu'il n'aura plus de mal à décrypter.

Pourtant, à s'enfoncer encore dans la trame sous-jacente du récit, là où tout n'est que matière en fusion, et que les plans sont tirés de ce que sera l'histoire,on arrive dans une zone différente du cerveau, qui serait faite d'une substance ne répondant pas aux mêmes lois. Si on veut retranscrire alors l'histoire telle qu'elle est, matière brut débarrassée de tous ses artifices, le principal détail qu'il faudra régler est le recours à la chronologie. Mais comment rendre compte de façon lisible, qui puisse se suivre, d'une histoire qui se passe comme dans un cerveau, de ce qui se perçoit et de ce qui se vit, qui n'a ni avant ni après, qui ne concerne que le flux immédiat et perpétuel de la pensée, qui s'étale sur trente ans, et qui, bien avant qu'elle ait commencée, déjà se préparait? 

La matière s'étend dans le cerveau, et pullule. J'étais sa façon de concevoir à elle, et maintenant je suis devenu mon propre objet. A la fois le patient et le thérapeute qui se penche sur lui - lui/moi - il est temps de rendre compte de certaines conclusions. 

Comme un médecin qui ne travaille pas est un danger pour la société - il a vu ce qu'il ne devait pas voir, et il doit s'occuper pour oublier - je m'oblige à remplir ces carnets que je te fais parvenir de l'autre bout du souvenir - c'est à dire d'à côté.

L'univers n'a pas de temps, elle disait. Il n'y a pas d'âge, et l'horloge est le coeur de l'homme qui au bout du décompte se tait. Comme dans le rêve, on ne peut le situer, à la fois dépourvu et total, sans l'avant, ni l'après.

Le rêve est le temps de l'univers. Nous sommes ses projets. Par nos rêves, l'univers pense être un homme. Nous sommes des étoiles si éloignées que nous ne sommes plus que des idées. Nous sommes la matérialisation de leurs nuits infinies: les étoiles rêvent qu'elles sont nous, disait-elle comme si elle était la seule à détenir la vérité, sa vérité - qui deviendrait ma pathologie.

Construire une histoire! Parfait! Mais une histoire est un rêve! En construire une alors qui parlerait d'un rêve, celui dont elle est tirée! Très bien, elle disait! Des boîtes qui s'imbriquent, des significations cachées! Olé! Des petits traumatismes qui affleurent à la surface, comme des cicatrices immédiates! Jouer avec les effets! Tout faire tourbillonner! Ah oui, quel joli projet !Mais il faudrait encore pourvoir le raconter à la façon du rêve, sans fin ni commencement, et il faudrait ne compter uniquement que sur son intuition, alors que penses tu de cette idée? 

L'action se déroule, mais dans quelle direction? Je crois que tout est possible, et partant de là, tout est vrai. Nous ne sommes que la conscience d'une seule possibilité, elle disait. Nous sommes l'expérience immobile que nous devrons raconter. Rêve! Rêve! Rêver?

Elle vivait dans le temps incirconscrit des songes, qui était devenu ma réalité. Elle confondait les dimensions et les perspectives comme la démonstration démente d'une scientifique sans preuve au tableau noir, sans la craie: nous étions nus de tout, sans plus de certitude, tout se confondait - ni d'avant ni après.

Nous sommes les étoiles éloignées plongées dans le sommeil de l'homme, elle disait, nous rêvons que nous existons, et par ce reve ce soir on va baiser.

Alors, le préambule sera dans la conclusion, la méthode dépendra des circonstances, le récit se fera à reculons et il changera de direction, tout partira de là pour y revenir, car la seule chose dont je ne veux pas douter, c'est que je l'ai rencontrée. On pourra me trouver sentimental - je m'expliquerai.

Brutalisme léger



05h07. J'ai changé d'endroit. Notes à la volée, sur le carnet, à recopier après. Ça me venait d'un coup. Le cerveau est adaptatif : il tend à s'harmoniser avec le milieu dans lequel il est plongé. J'avais lu ça quelque part, je ne me souvenais plus où. Quand j'étais avec elle aussi, je sentais bien que nos vibrations s'égalisaient.  Petit à petit elle me contaminait. Ses ondes cérébrales et les miennes se voulaient à la même fréquence, pour mieux se comprendre. C'est cela que l'on nomme un peu vite l'harmonie, ou l'intimité: un seul immense cerveau pour deux, qui va de l'un à l'autre, autant d'aires mentales et quatre hémisphères séparés, reliées par la quantité d'information qui transite de l'un à l'autre. Le problème c'était sa maladie mentale, qui devenait mon propre symptôme: en fait de dédoublement, elle avait une personalité labile, et elle s'adaptait parfaitement, par un mimétisme instinctif, avec qui elle parlait, comme si en réalité elle était déjà cela, l'autre, mais à l'intérieur, à attendre son heure. J'épousais donc à force de la revoir l'éventail exhaustif de ses personalités: quelque chose de mixte se créait, à égale distance entre mon centre de gravité et  toutes les parties dont elle se composait. On le voit bien, la figure qui se dessinait par les sommets qui nous liaient étaient déséquilibrée. Elle penchait à mon désavantage pour rectifier le tout, et je n'avais plus d'importance. J'étais un simple morceau d'angle coincé ente deux segments, et la surface toute entière était bien occupée. Je vibrais comme elle désormais, mais le problème était que j'étais moi. Pour en rajouter, lorsque j'y parvenais, ce que je lui renvoyais c'était elle en majorité, et alors je le voyais revenir encore, et tout s'amplifiait.


Il y a trois nuits, je rêvais, elle disait. Tu étais loin dans le lit, je ne sentais pas ta présence – tu étais à l’autre bout, dans ton coin. Dans mon rêve, je conduisais. Tu étais là. C’était l’été. Tout arrivait en même temps comme si je me souvenais.
La voiture s’arrêtait. Mes cheveux étaient éparpillés. C’était embarrassant. Je ne me reconnaissais pas. Soudain, tu m’as embrassé. J’ai dit quelque chose, mais tu n’écoutais pas. Mais toi-même tu as dit : je t’aime. Tu étais sérieux. Ça sonnait faux. Et moi je me demandais pourquoi. Pourquoi est-il si sérieux ?
Je ne savais pas qui j’étais – je n’étais même pas moi. Qui est-il ? je me demandais. Alors tu as souri. Tu as dit que j’étais la seule. Et je ne sais pas pourquoi mais t’ai cru. Je te faisais confiance.
Il y avait une lumière au loin, et qui se rapprochait. En même temps la lumière brillait dans tes yeux lorsque je te regardais. Une autre voiture venait. Elle ne ralentissait pas. Mais on nous voyait là bas - je le sentais.
Alors tu as dit: on devrait y aller, et j’ai dit quelque chose encore – c’était le même mot, et en fait j’ai dit : oui. Là, tu m’entendais.
Pourtant nous ne bougions pas. Je me déshabillais. J’enlevais ma robe par le haut. J’étais toute nue devant toi. Il était bientôt minuit.
Tu disais que tu avais un secret. J’ai dit: d’accord. Je ne suis pas celui que tu crois. J’ai dit: je ne sais pas. Mais tout d’un coup il y avait quelqu’un d’autre – un homme.
Il disait qu’il était perdu. Il n’était pas d’ici. Il disait qu’il venait d’un endroit dont je n’avais jamais entendu parler – je crois qu'il disait que c’était le futur. Il disait que ça n’avait pas bien marché là bas. Et puis il me regardait.
Il me voulait. Pourquoi faire? j’ai demandé. Et lui: pour faire l’amour. Tu ne disais rien, pas un mot. Tu ne bougeais pas. Alors je l’ai suivi.
Nous n’allions pas loin, et tu pouvais nous voir. De toute façon ce n’était pas un secret. Tu m’avais dit que tu m’aimais…Et maintenant ? Maintenant, tu nous regardais.
L’homme était étrange, très doux, mais sa peau était si froide – je ne pouvais pas le faire. J’étais désolée, mais il a dit : ce n’est rien, tout va bien. Alors je suis revenue vers toi, et tu as demandé : où est le type ? Mais il était parti. Parti où ? demandais-tu encore. Et bien, je m’entendais dire, peut-être que nous sommes tous sur la même route au fond.
Peut-être que nous ne sommes pas si différent. Tu voulais simplement la même chose, et c'est ce que tout le monde veut. Alors, je te l’ai donné, à toi, ce que tu demandais. Après quoi je m’endormais – c’est tellement bizarre de rêver qu’on s’endort.
Quand je me réveillais, c’était comme si j’étais toujours là bas – je sentais que quelque chose n’allait pas. Nous étions ensemble, mais ce n’était pas vrai, je n’étais pas vraiment là, ce n’était pas moi. Et depuis, c’est comme si c’était encore la même chose. 
Parfois, je repense à cet homme. Je me souviens maintenant qu’il n’avait qu’une seule main, et un grand sourire, mais sans aucune dent. Seulement, il était tendre. C’est important tu sais.
Je ne l’ai jamais revu depuis bien sûr, mais il doit bien être quelque part à attendre, dehors ou en imagination, à attendre que nous venions vers lui… à nous attendre. Là où nous irons. 
Il te ressemble un peu. Parfois je crois que tu es lui. Mais cela n’a pas d’importance. Le vent souffle. Ecoute, quelqu'un chante un air triste au loin. Ne dis rien. Je ne l'entends pas bien.


extrait: Mai en septembre