Mille Emile

Ami, tu te souviens de ce mauvais chanteur de rues qu'on retrouvait sur tous les trottoirs lorsqu'on sortait toi et moi? Pas ce vieux en imperméable qui ne grattait que deux cordes mal accordées - je crois bien que celui là nous observait, il nous suivait - non plutôt celui platiné et gominé qui s'imitait lui même en train de chanter? Comme devant un miroir, ou comme s'il était en train de se regarder depuis l'extérieur, par le poste de TV par exemple. Quelque chose sonnait faux. Longtemps j'ai cherché ce dont il s'agissait: il était extérieurement schizophrène au monde, je dirais,car il voulait bien jouer le rôle qui, pensait-il de tout son coeur, lui était dévolu mais qui ne lui allait pas. Il menait une double vie mais à l'intérieur il était très concordant: il lisait deux fois ce qu'il était, et chaque part le renvoyait à lui même, seulement loin d'annuler l'autre brin de l'hélice qui tournait, elle la potentialisait. Il s'arrêtait, saluait les grands noms, la grande famille des artistes, mettait tout ce qu'il avait avec des gestes dédiés et en grimaçant devant le micro. C'était émouvant et parfaitement abscons. C'était ce plaisir de n'être pas lui même mais de le croire qui le faisait ignorer que tout le monde riait. Il continuait, et pour finir nous étions vaincus, obligés de l'écouter jusqu'à ce qu'il s'arrête. Pourtant comment dire vraiment ce qu'il faisait? Il ne chantait pas, il proposait un autre modèle, un modèle conforme à la réalité qu'on voudrait nous faire croire, un rêve pour chacun plutôt qu'un rêve global, et c'était comme s'il se voyait non pas déjà, mais plutôt déjà encore, avant d'avoir rien fait mais toujours, comme si cela suffisait deux fois: une fois pour lui, et une fois pour lui même qui se voyait. Et bien c'est une clé: c'est peut-être cela notre monde, l'imitation du vrai mais sans la substance. Puisque ce n'est qu'une seconde main, puisqu'on ne peut pas faire mieux, puisque ce n'est plus que le mensonge, consenti et établi, désormais, affirmé chaque seconde par le fait même d'exister. Ou quand on veut toucher au pur, on doit prendre garde à ne pas s'imiter soi même - en train d'écrire par exemple. Pour cela, ami, n'être que l'humble serviteur, et toujours en trajet.


Tout basculait, comme on saute par-dessus la haie: on reste un moment suspendu, si infime soit-il, et durant ce laps on n’est ni passé d’un côté, ni de l’autre: les deux sont possibles, et cette indécision est la force qu’il faut résoudre: cet instant décide de tout ce qui va suivre, mais pour le moment tout est encore équivalent. Puis les lois physiques et certains facteurs que l’on ne contrôle pas jouent leur part: on retombe et c’est là l’essentiel. Alors l’un des deux états survient. Pourtant l’autre subsiste: c’est l’état probable. C’est la faction du monde qui représente le possible, et qui voyage avec le réel. 

Le possible est partout, quand le réel n’est que là. Il voyage à travers le temps, il mêle le passé et le futur. Le réel est le présent, impalpable, inaccessible, qui déjà nous échappe, un peu comme si on voulait retenir de petits grains de sable dans le goulot du sablier: ils sont trop fins, et ce n’est que le vide que l’on étreint, c’est-à-dire ce qui n’existe pas, c'est-à-dire ce qui a déjà disparu. C’est-à-dire, surtout, non pas le présent qui est irrattrapable: ce sur quoi on referme les mains, c’est le possible et c’est un tort de croire que nous puissions attraper le réel.

Dans un système donné, la position d’un objet ne dépend pas seulement de ses coordonnées d’espace, mais aussi de celles du temps. Tous ces calculs servent à définir une sorte de cohérence au fait d’exister, mais ce qui nous concerne n’est pas le présent : on ne peut y accéder, il nous échappe, nous l’avons expérimenté. Lorsque nous l’anticipons, et que dans une sorte de cinéma mental nous avons voulu prévoir toutes les formes auxquelles ce présent pourrait ressembler, il se produit systématiquement l’inverse ou bien encore le différent. Lorsqu’il survient ce présent, nous nous rendons compte que l’autre, le possible sur lequel nous avions parié, est plus compréhensible, plus intelligible : il est plus vrai pour nous.

Pourtant le présent arrive. C’est la réalité. Le réel est le présent, alors ce que nous croyons est le non-vrai en somme. Le présent est l’image véritable, et nous sommes sa réflexion, aux vitesses les plus folles, de façon parfois presque instantanée mais légèrement différée : nous sommes dans ce cas, au regard de l’image, le miroir.

Le présent est l’image, il faut le répéter parce que dans le rapport au monde qui inclut le temps, c’est à dire dans la vision du monde par l’homme, un être ne peut pas vivre dans le présent. Voir cette image est une réflexion: cela inclue une notion de distance. Là d’où il regarde, pour l’homme, c’est alors, non pas le réel, mais le non-réel - là où il est désormais.

Par un tour étrange nous avons quitté notre lieu. Le présent ne nous appartient pas: il est déjà écoulé, de sorte qu’être dans ce monde signifie être exclu du temps: nous sommes déjà dans le non-vrai, le non-présent, le déjà-vécu ou le pas-encore, parfois même le peut-être aussi. C’est l’imaginaire et le possible.

La vérité est action, elle n’est pas du domaine de l’homme: c’est la sphère de l’animal et du réflexe. C’est la mécanique aussi. Une machine est d’autant plus vraie qu’elle fonctionne. Le processus qui active un moteur est le présent. Pour l’homme, c’est une énigme : non pas le fonctionnement, mais la capacité exacte des pistons. Même au repos, une mécanique est un présent qui s’additionne : c’est un objet. Dans le corps c’est pareil : le squelette est une structure au présent, et un réflexe ne se décide pas, il est tout simplement: quelque chose non pas qui vit ou qui vibre, mais qui se réalise, avant même que nous ayons pris contact avec notre cerveau non-vrai. Il y a une part de l’homme qui est une mécanique ou un animal, mais ce n’est pas qui il est. Être, rappelons le, n’est pas vrai.

Car un homme est il un amas de charpente et de cellules inertes ? Notre cerveau est un outil à créer un monde à partir du réel, un espace non vrai où il pourra se développer: le cerveau n’a de hâte que de figurer le possible, par opposition à ce qui est déjà. La perception des choses est une vibration: la matière se transmet sur un mode et une fréquence oscillatoire élaborée, et ce qui était là est devenu autre chose désormais: une représentation à l’intérieur d’une pensée, et un possible - ce qui était, ce qui pourrait être, à partir de là.

Le possible exclut le présent : il veut le remplacer. Le présent échappe à la main de l’homme, car sur son terrain c’est nous qui sommes ses jouets. En comparaison, le modèle planifié, structuré de la pensée dite rationnelle ne représente rien du réel: le présent est réel, et la pensée est l’irréalité, et penser fait de soi que l’on est irrationnel.

L’homme est un être imaginaire, qui évolue dans un monde trop complexe pour lui: il ne le voit pas comme il est, ne le comprend pas, pire il en a peur. C’est le monde hostile du fond des âges, auquel seuls les chamanes vouaient un culte, c’est le monde vrai. Alors il se promet une représentation différente : c’est le futur.

C’est pour cela que l’homme est incontrôlable: il n’est pas vrai, et je dirais aussi qu’il est un danger pour le vrai. Il n’appartient pas au monde réel, il est le désenchantement de la matière, et par la même méthode qu’il est exclu de ce monde, il est la véritable substance de ce qu’il partage avec lui même: son monde à lui, son monde futur.

L’homme vrai, comme il l’entend lui-même, n’est qu’un songe. Le voilà pourtant qui marche à la surface du monde: cette matière qui en gagne encore sur lui est dans son cœur un monde sensible dont il n’a cesse d’analyser les faits en projections. A l’inverse, il remplace ce qui existait déjà par ce qui vient de lui: l’imaginaire déborde sur le réel, et c’est le fait de l’homme.

L’homme réinvente ce monde imparfait, car étranger. Pour être vrai, il faudrait y renoncer, il faudrait accepter le mystère, il faudra écouter mais ne rien entendre, il faudrait être neutre et minuscule devant une plaine immense par exemple, ou sous un orage qui tonne, ou sous une nuit sans lune. Pour être vrai, il faudrait ne pas penser, ni imaginer: il ne faudrait pas être un homme.

Donc l’homme est non vrai par nature : il est de la matière dont on fait les rêves. Lorsque les générations passent, elles se transmettent cette incapacité au vrai: pour ceux qui viennent, le sol dur que nous avions construit est une vérité qui sera à son tour nié: en tant que passé, c’est la trace de l’échec du présent. Par l’outrance de son imagination, l’homme construit sur lui-même : il dépasse alors sa propre création. C’est ce qu’on appelle le progrès mais c’est un terme tellement imaginaire : d’un point de vue concret le progrès n’est qu’un recommencement aux idées courtes, et le courant générationnel donne une idée de continuité. Pourtant, à chacun, rien ne se transmet. L’imaginaire est neuf, et le vrai ne se rapproche pas.

En somme, le possible est le domaine de l’homme. Sur le terrain de la connaissance, l’imaginaire s’étend, l’univers imaginaire s’étend, infiniment, dans un univers réel, lui-même en expansion: à une échelle suffisamment grande, la probabilité que quelque chose arrive devient forcément égale à un, et ce qui veut dire que dans l’espace de l’homme, tout est possible.

L’homme alors n’existe pas, à proprement parler : il peut être, comme le présent n’existe que par l’homme.
Est-ce une anomalie du vrai, au fond, que le possible ?  Ou la queue inévitable de la comète – sorte d’ombre de probable rajoutée à la matière?

Puisque l’homme ne vit pas dans le vrai, et que la nature a horreur du vide, pourquoi n’y aurait il pas quelque chose là, plutôt que rien, dans cet espace qu’il ne pourra peupler, dans le présent qu’il ne peut concevoir? Ou plutôt, ce rien que nous appelons ainsi ne vaudrait-il pas pour un tout autre mot? N’y a-t’il ni atome ni matière dans l’instantané? Pourquoi n’y aurait-il pas d’autres formes que nous, qui n’auraient pas de passé ni futur par exemple, mais qui seraient juste vraies, selon un mode qui est hors de notre portée? Nous ne les verrions pas, ne les percevrions pas, comme le présent nous échappe, et ce serait leur dimension. L’invisible qui serait ce réel nous entoure alors: ce qui est vide, n’est-ce pas le plein? Mais si c’est à peine suffisant pour se de dire avec nos propres mots que c’est possible, quel serait le terme vrai pour décrire cela? Le néant, mais qui serait rempli de ce que nous appelons rien, c'est-à-dire ce dont nous n’avons pas l’idée? Certaines choses vivraient dans le présent et le vrai, d’autres dans toutes les directions du temps et le rêve du possible – nous sommes dans cette dernière nébuleuse.

Avons-nous remarqué l’impossibilité de représenter l’infini et l’éternité? L’idée d’un monde matériel n’est il pas ridiculement antinomique? Imaginer que des forces phénoménologiques existeraient en dehors de notre connaissance, n’est-ce pas glorieusement vain? La plus petite parcelle indivisible existe-t-elle sans faute? Ce qui ne se voit pas est-il vérifiable ? Ce qui est vrai peut-il être mesuré ? Il y a encore proprement parler aussi la possibilité de tout ce qui n’est pas possible.

Il y a pourtant différents moyens d’atteindre au vrai. Le monde physique dans lequel nous évoluons est une perception partagée du vrai, reliquat de la réalité, qui appartient au règne de l’animal: les herbes les montagnes, la nuit et les insectes sont consentis - le reste échappe, notamment ce qui fait sursauter un chat dans l’obscurité, ou quand un chien renifle, grogne et aboie si l’assemblée des hommes se réunit en cercle après le centre constitué - non pas donc après ce qu’il y a là, mais après ce qu’il n’y a pas. C’est dans le langage possible le fameux sixième sens, et on croirait dans notre langue que c’est l’intuition du vrai. De sorte que s’en remettre à ce que l’on croit, c’est rendre le possible réel - sans savoir ce que l’on vient souvent de réaliser. De là : la poésie est la vérité.

Autre : la folie est l’image. Devant le miroir, elle est vraie. La folie d’un homme est au présent, tout se calcule depuis ce point: alors la beauté devient horrible, mais c’est la beauté vraie. Ce qui ne se voit pas, ce qui  échappe au possible, se réalise: la folie voit les choses désormais. Mais pour les autres hommes, la folie n’est que démonstrative, vue de l’extérieur: d‘un coup pour eux, elle redevient possible. On en tire que la folie est à la fois l'image pour le fou, et le miroir du monde.

Parfois, je pensais que j’avais basculé: j’étais ici mais à vrai dire rien ne l’indiquait, je n’avais pas de preuve véritable ;  il était possible que je n’y sois pas, et de toute façon il n’était pas réel que j’y sois. Mon miroir avait changé d’axe, et par une curieuse angulation il se regardait, depuis un point bien défini qui était une angulation initiale, et tout aurait basculé (un accident d’avion, une prise de substance…). L’image aboutissait au néant, pour finir il n’y avait plus rien, c'est-à-dire que tout ce qui m’entourait était le non-vrai, mais si je pouvais penser jusque là, c’est que tout n’était que possible au fond, comme un rêve se remémore au réveil - alors qu’on ne se souvient pas de l’éveil dans le rêve. Je n’étais pas devenu l’image pour autant. J’étais encore un être possible, je n’étais pas déjà un être vrai.

Pas comme elle, qui, on s’en souvient, elle, la femme que j’aimais, la femme que j’aime, tout coup sans crier gare faisait jeu égal avec tout ce qui ne se voit pas. Frappée par une sorte d’illumination, qui serait un charme ou une inspiration extrême, elle parlait au silence, ou se promenait dans la ville la nuit en robe de mariée, parce qu’elle avait compris que c’était ce qu’il fallait ! Parfois quand elle se fatiguait et que le jour n’allait pas tarder, elle décidait qu’un taxi l’attendrait à l’angle de telle rue, et quand elle se présentait, c’était vrai.

Je reprends: la date, je l’ai déjà énoncée (cela compte peu). Nous dînions. Es tu schizophrène, je lui demandais? Dans le mille Emile ! C’est possible elle disait. Et ce n’était pas comme si elle avait répondu: oui, c’est vrai, ou non c’est faux - ce qui en reviendrait encore à la même chose. Ce qu’elle disait, c’était que s’il fallait la comprendre, s’il fallait la toucher, ou bien si je voulais l’aimer, il faudrait penser à elle comme à une image. Immanquablement, je devais devenir devenir son miroir.

Encore je voudrais ajouter un mot sur ce même sujet mais sur en parlant de ce curieux garçon, un ami disons, toi, ton propre exemple à vrai dire ami – quoi que ce soit peut-être moi si tout est possible - qui était pour lui-même, et non pas au nom de tous, à la fois l’image et le miroir. Ce qu’il était au regard de ses capacités n’avait pas l’air de convenir. Alors il avait entrepris cette tâche patiente et difficile : il s'agissait d’orienter l’angle par lequel il se voyait vers une autre image. Il était un nouveau reflet, alors, et cette modification à l’intérieur ne se devinait pas de l’extérieur (par son effet savant et par un fait sur lequel je dirai un mot pour conclure). Il était toujours un possible dans la cohérence des hommes. Pourtant si on le connaissait, on savait la force du mouvement qu’il avait impulsé: c’était à sa manière aussi une action du possible sur le réel, et qui visait à faire admettre non pas la possibilité du vrai, mais l’impossibilité de son propre mensonge.

Abysses: ce type n’était sa propre pathologie que pour autant qu’il le savait lui-même. Mais dans ce cas, dans le non mensonge, tout s’explique encore, tout est possible: parfaitement intégré il défendrait vaille que vaille ses contradictions comme s’il était impossible d’admettre que cela ne fut pas vrai, sous prétexte on l’a compris, que c’était le possible qu’il nous tendait. Après tout il suffirait de le croire. Mon ami était sa propre création, et quand il l'eut fini elle passait inaperçue, tant sa double schizophrénie est désormais l’un des maux communs, sorte de mode de vie contemporain, de l’homme moderne, qui consiste à rendre non possible le possible. J'y reviendrai.