Rêve toi


02h52, jour d'après. Le blanc est encore plus blanc: on dirait une publicité pour une lessive, mais c'est un jeu de caméra qui s'extrait de l'appât de lumière -mentale, subjuguée - où elle s'était posée. A force de se remémorer comme un magnétophone en pause/rewind/play, on finit par déconstruire toutes les histoires, et il ne reste plus que les ficelles de ce qu'on a devant les yeux.

C'est une série télévisée dont chaque motif est un cliché. Introduction en douceur dans un espace réservé, compréhensible, immédiatement identifiable. Les visages sont lissés, somptueusement maquillés, reconnaissables entre tous: ceci n'est pas le monde vrai, c'est celui tel qu'on se l'imagine. Nous baignons dans cet espace virtuel depuis que nous sommes nés, chaque seconde. Nous n'étions pas formés pour cette double vérité. Conséquence: une nouvelle nomenclature est apparue de façon concomitante dans le DSM IV, qui est la sociopathie télévisée (94-657) : comme si on se regardait toujours depuis l'extérieur, et que le programme déclinant on était susceptible de changer de chaine. Sous groupe b: ce qui arrive n'existe pas vraiment. Sous classification c: l'histoire que nous vivons existe déjà, et elle n'est que la copie d'un programme TV.

Nos émotions ne nous appartiennent pas. Nos grimaces sont les mimiques mal construites et trop jouées de comédiens plus photogéniques. Nos attitudes sont systématiques. La fin de ces moyens est déjà écrite, proposé, connue d'avance: il faut s'y conformer.

Une maladie mentale est identifiée comme une anomalie par la majorité: c'est une atteinte marginale qui ne concerne et que l'on peut encercler. On pourrait imaginer que la réponse opposable au 94-657 serait l'exemple même d'un cerveau parfaitement sain. Mais que faire si cette anomalie s'est étendue à la majorité? La réponse est dans les termes mêmes de la question: alors la bonne santé mentale change de côté, et le 89-638 apparaît: la psychose en reflet de la réalité -  note pour moi même: développer.

La vie n'est qu'une histoire. Il y a des recettes que l'on peut appliquer pour savoir la raconter. Aussi, il faut une méthode pour la lire et la comprendre comme elle est écrite - l'apprentissage, l'alphabet.... En devenant plus attentif, qui se rapproche du livre peut arriver à maitriser ces effets. Alors comme à chaque ligne, il se rend compte que chaque coup est annoncé - c'est une sorte d'harmonie factice qu'il n'aura plus de mal à décrypter.

Pourtant, à s'enfoncer encore dans la trame sous-jacente du récit, là où tout n'est que matière en fusion, et que les plans sont tirés de ce que sera l'histoire,on arrive dans une zone différente du cerveau, qui serait faite d'une substance ne répondant pas aux mêmes lois. Si on veut retranscrire alors l'histoire telle qu'elle est, matière brut débarrassée de tous ses artifices, le principal détail qu'il faudra régler est le recours à la chronologie. Mais comment rendre compte de façon lisible, qui puisse se suivre, d'une histoire qui se passe comme dans un cerveau, de ce qui se perçoit et de ce qui se vit, qui n'a ni avant ni après, qui ne concerne que le flux immédiat et perpétuel de la pensée, qui s'étale sur trente ans, et qui, bien avant qu'elle ait commencée, déjà se préparait? 

La matière s'étend dans le cerveau, et pullule. J'étais sa façon de concevoir à elle, et maintenant je suis devenu mon propre objet. A la fois le patient et le thérapeute qui se penche sur lui - lui/moi - il est temps de rendre compte de certaines conclusions. 

Comme un médecin qui ne travaille pas est un danger pour la société - il a vu ce qu'il ne devait pas voir, et il doit s'occuper pour oublier - je m'oblige à remplir ces carnets que je te fais parvenir de l'autre bout du souvenir - c'est à dire d'à côté.

L'univers n'a pas de temps, elle disait. Il n'y a pas d'âge, et l'horloge est le coeur de l'homme qui au bout du décompte se tait. Comme dans le rêve, on ne peut le situer, à la fois dépourvu et total, sans l'avant, ni l'après.

Le rêve est le temps de l'univers. Nous sommes ses projets. Par nos rêves, l'univers pense être un homme. Nous sommes des étoiles si éloignées que nous ne sommes plus que des idées. Nous sommes la matérialisation de leurs nuits infinies: les étoiles rêvent qu'elles sont nous, disait-elle comme si elle était la seule à détenir la vérité, sa vérité - qui deviendrait ma pathologie.

Construire une histoire! Parfait! Mais une histoire est un rêve! En construire une alors qui parlerait d'un rêve, celui dont elle est tirée! Très bien, elle disait! Des boîtes qui s'imbriquent, des significations cachées! Olé! Des petits traumatismes qui affleurent à la surface, comme des cicatrices immédiates! Jouer avec les effets! Tout faire tourbillonner! Ah oui, quel joli projet !Mais il faudrait encore pourvoir le raconter à la façon du rêve, sans fin ni commencement, et il faudrait ne compter uniquement que sur son intuition, alors que penses tu de cette idée? 

L'action se déroule, mais dans quelle direction? Je crois que tout est possible, et partant de là, tout est vrai. Nous ne sommes que la conscience d'une seule possibilité, elle disait. Nous sommes l'expérience immobile que nous devrons raconter. Rêve! Rêve! Rêver?

Elle vivait dans le temps incirconscrit des songes, qui était devenu ma réalité. Elle confondait les dimensions et les perspectives comme la démonstration démente d'une scientifique sans preuve au tableau noir, sans la craie: nous étions nus de tout, sans plus de certitude, tout se confondait - ni d'avant ni après.

Nous sommes les étoiles éloignées plongées dans le sommeil de l'homme, elle disait, nous rêvons que nous existons, et par ce reve ce soir on va baiser.

Alors, le préambule sera dans la conclusion, la méthode dépendra des circonstances, le récit se fera à reculons et il changera de direction, tout partira de là pour y revenir, car la seule chose dont je ne veux pas douter, c'est que je l'ai rencontrée. On pourra me trouver sentimental - je m'expliquerai.

Brutalisme léger



05h07. J'ai changé d'endroit. Notes à la volée, sur le carnet, à recopier après. Ça me venait d'un coup. Le cerveau est adaptatif : il tend à s'harmoniser avec le milieu dans lequel il est plongé. J'avais lu ça quelque part, je ne me souvenais plus où. Quand j'étais avec elle aussi, je sentais bien que nos vibrations s'égalisaient.  Petit à petit elle me contaminait. Ses ondes cérébrales et les miennes se voulaient à la même fréquence, pour mieux se comprendre. C'est cela que l'on nomme un peu vite l'harmonie, ou l'intimité: un seul immense cerveau pour deux, qui va de l'un à l'autre, autant d'aires mentales et quatre hémisphères séparés, reliées par la quantité d'information qui transite de l'un à l'autre. Le problème c'était sa maladie mentale, qui devenait mon propre symptôme: en fait de dédoublement, elle avait une personalité labile, et elle s'adaptait parfaitement, par un mimétisme instinctif, avec qui elle parlait, comme si en réalité elle était déjà cela, l'autre, mais à l'intérieur, à attendre son heure. J'épousais donc à force de la revoir l'éventail exhaustif de ses personalités: quelque chose de mixte se créait, à égale distance entre mon centre de gravité et  toutes les parties dont elle se composait. On le voit bien, la figure qui se dessinait par les sommets qui nous liaient étaient déséquilibrée. Elle penchait à mon désavantage pour rectifier le tout, et je n'avais plus d'importance. J'étais un simple morceau d'angle coincé ente deux segments, et la surface toute entière était bien occupée. Je vibrais comme elle désormais, mais le problème était que j'étais moi. Pour en rajouter, lorsque j'y parvenais, ce que je lui renvoyais c'était elle en majorité, et alors je le voyais revenir encore, et tout s'amplifiait.


Il y a trois nuits, je rêvais, elle disait. Tu étais loin dans le lit, je ne sentais pas ta présence – tu étais à l’autre bout, dans ton coin. Dans mon rêve, je conduisais. Tu étais là. C’était l’été. Tout arrivait en même temps comme si je me souvenais.
La voiture s’arrêtait. Mes cheveux étaient éparpillés. C’était embarrassant. Je ne me reconnaissais pas. Soudain, tu m’as embrassé. J’ai dit quelque chose, mais tu n’écoutais pas. Mais toi-même tu as dit : je t’aime. Tu étais sérieux. Ça sonnait faux. Et moi je me demandais pourquoi. Pourquoi est-il si sérieux ?
Je ne savais pas qui j’étais – je n’étais même pas moi. Qui est-il ? je me demandais. Alors tu as souri. Tu as dit que j’étais la seule. Et je ne sais pas pourquoi mais t’ai cru. Je te faisais confiance.
Il y avait une lumière au loin, et qui se rapprochait. En même temps la lumière brillait dans tes yeux lorsque je te regardais. Une autre voiture venait. Elle ne ralentissait pas. Mais on nous voyait là bas - je le sentais.
Alors tu as dit: on devrait y aller, et j’ai dit quelque chose encore – c’était le même mot, et en fait j’ai dit : oui. Là, tu m’entendais.
Pourtant nous ne bougions pas. Je me déshabillais. J’enlevais ma robe par le haut. J’étais toute nue devant toi. Il était bientôt minuit.
Tu disais que tu avais un secret. J’ai dit: d’accord. Je ne suis pas celui que tu crois. J’ai dit: je ne sais pas. Mais tout d’un coup il y avait quelqu’un d’autre – un homme.
Il disait qu’il était perdu. Il n’était pas d’ici. Il disait qu’il venait d’un endroit dont je n’avais jamais entendu parler – je crois qu'il disait que c’était le futur. Il disait que ça n’avait pas bien marché là bas. Et puis il me regardait.
Il me voulait. Pourquoi faire? j’ai demandé. Et lui: pour faire l’amour. Tu ne disais rien, pas un mot. Tu ne bougeais pas. Alors je l’ai suivi.
Nous n’allions pas loin, et tu pouvais nous voir. De toute façon ce n’était pas un secret. Tu m’avais dit que tu m’aimais…Et maintenant ? Maintenant, tu nous regardais.
L’homme était étrange, très doux, mais sa peau était si froide – je ne pouvais pas le faire. J’étais désolée, mais il a dit : ce n’est rien, tout va bien. Alors je suis revenue vers toi, et tu as demandé : où est le type ? Mais il était parti. Parti où ? demandais-tu encore. Et bien, je m’entendais dire, peut-être que nous sommes tous sur la même route au fond.
Peut-être que nous ne sommes pas si différent. Tu voulais simplement la même chose, et c'est ce que tout le monde veut. Alors, je te l’ai donné, à toi, ce que tu demandais. Après quoi je m’endormais – c’est tellement bizarre de rêver qu’on s’endort.
Quand je me réveillais, c’était comme si j’étais toujours là bas – je sentais que quelque chose n’allait pas. Nous étions ensemble, mais ce n’était pas vrai, je n’étais pas vraiment là, ce n’était pas moi. Et depuis, c’est comme si c’était encore la même chose. 
Parfois, je repense à cet homme. Je me souviens maintenant qu’il n’avait qu’une seule main, et un grand sourire, mais sans aucune dent. Seulement, il était tendre. C’est important tu sais.
Je ne l’ai jamais revu depuis bien sûr, mais il doit bien être quelque part à attendre, dehors ou en imagination, à attendre que nous venions vers lui… à nous attendre. Là où nous irons. 
Il te ressemble un peu. Parfois je crois que tu es lui. Mais cela n’a pas d’importance. Le vent souffle. Ecoute, quelqu'un chante un air triste au loin. Ne dis rien. Je ne l'entends pas bien.


extrait: Mai en septembre

Agent étrange

Tout lui rappelle tout. C'est un problème. Un destin secret. Les messages de l’espace. Chercher des images il se dit. Un bandeau lui barre le front de l’intérieur : Ecrire le chapitre en gros. Chercher des images : des insectes, des accidents de la route et d’avion, une femmes mauve qui danse nue devant la foule, une tempête. Soudain: qui êtes vous ? Le miroir s'envole. Deux hommes entrent alors qu’il tambourine encore à la porte et le saisissent. Un troisième se glisse derrière lui et lui applique un mouchoir de chloroforme sur le visage. Il ne se débat plus. Tout un cortège maintenant. Des petits carnets de note, des blouses blanches, l’air très sérieux. Elle entre à son tour, l’air grave. Elle se tourne vers Le Père.


Elle

Alors Docteur ?


Le Père

(il lui prend le pouls)
Il dort.


Elle

Je veux dire, ça n’a pas l’air d’aller très fort.


Le Père

En langage éduqué je vous prie.




Elle

Le sujet souffre d’un état hallucinatoire.



Le Père

Vraisemblablement provoqué par ?


La compagnie (Une foule de danseurs lève le doigt)

Le hasard ? Moi je sais, l’abus de stupéfiant ? Des prédispositions génétiques ? Une intoxication aigue au monoxyde d’azote ? Un état schizophrénique latent ? Un dérèglement endocrinien ? Une foule de petits détails ?


Le Père

Consternant. Faux faux et faux. Le manque de sommeil.



Elle

Il bave.



Le Père

Ce n’est que de la matière, ne soyez pas dégoutée.



Elle

Il rêve ?



Le Père

Certaines drogues analgésiques peuvent provoquer des cauchemars ou autres rêves érotiques.



Elle

Que faire ?



Le Père

Attendre.


Ils attendent.


Le Père

Fascinant.



Elle

Quoi donc docteur ?


Le Père

L’être humain. La carcasse. La chimie sous le toit. Tout ce qui s’en suit.



Elle

Fascinant.


Le Père

Vous autres, que voyez vous ?


La compagnie

Un grand malade ? quelqu’un qu’il faut garder aux fers ? Un criminel ? Un sociopathe ? Une algue ?


Le Père

Une algue ? Excellent (rire) et pourquoi donc une algue mon petit ?



La danseuse

C’est une image.

  

Le Père

Et d’où te vient cette image ?


La danseuse

Euh…de ma projection mentale ?



Le Père

Très bien mon petit. Et ce mental où se cache-t’il ?



La danseuse

Ici dans mon cerveau ?



Le Père

En es tu sûre ?



La danseuse

Là dans le cœur ?



Le Père

Encore une image ! Excellent ! Et cette image qu’est-ce qui en est la cause ?



La danseuse

Euh….mes neurones sont activées bien malgré moi, les cellules échangent des informations, arcs reflexes capacitatifs aux fondamentaux de réactivité immédiate passant par le palléocortex orthodromique. Chimie de l’échange de proche en proche, conductivité photovoltaïque, différence de potentiels électriques, l’image jaillit du noir.


Le Père

Impressionnant. De la matière brute ! De la matière qui fait l’esprit !




La compagnie (tous)

bravo ! (applaudissements)



Le Père

Et cette matière d’où vient-elle ?



La compagnie

Moi je sais moi je sais !



Le Père

Laissez la continuer…



La danseuse

Tout ceci s’organise de l’extérieur à l’intérieur, et cette image est subtile. C’est la somme de toutes les stimulations des sens, et dans mon crâne se forme un univers semblable à celui-ci, qui ne diffère que par non objectivité, puisque à la fois contenu et contenant du grand tout.



Le Père

Plus fort.



La danseuse

Des jeux d’atomes s’organisent là dedans, et je suis à la fois la maîtresse de ce qui se passe en dedans de moi et l’esclave de ces molécules miennes qui me projettent dans une nouvelle aire mentale. (elle s’évanouit)


Le Père

Du dehors au-dedans vers le dehors (mouvements du bassin)…Montez là dans mon bureau.


Elle

Et lui ?



Le Père

Je ne sais pas moi, on verra…



extraits: L'Agent étrange

doigt dessus



03:03 - Il se réveille: bon dieu, mais où est-il? Il ne reconnait pas le lit, la chambre ressemble à toutes les chambres, la porte est ouverte et la lumière lui vient de l'extérieur - une lumière artificielle. Puis immédiatement: d'ailleurs où est dieu? Il rit. C'est son propre phénomène qu'il se donne à percevoir: il est son je. Mais ami très cher, je dans le miroir n'était ni plus semblable ni plus différent d'un autre, ni alors de moi même! Il n'hésite plus: sans donner l'impression d'avoir bien préparé son affaire, il se détourne de la texture des choses. Il ne touche à rien. Il laisse derrière lui. Il a déjà fait cela tant de fois! Ce couloir, avant l'entrée: il est déjà passé par là! Puis il est celui qui s'habille, qui ouvre la porte et qui s'en va. Il se sent suivi. Il évite les miroirs, comme dans une chanson idiote. Encore une chose dont il faudrait se défaire, il se dit. 




J’ai bien profité de mon temps dans cette unité psychiatrique pour compléter mes recherches sur le fonctionnement du cerveau et le rapport à la réalité. C’est un rapport insatisfait, comme nous le sentons bien, mais il est conditionné. Non seulement par l’étroitesse de nos capacité sensitives, non seulement par la maigre qualité de notre fonctionnement ou par les faibles conclusions de notre raisonnement, non seulement par l’absence totale de sens concret que nous apporterions dans la moindre sphère où nous aurions accès – nous ne sommes que le superflu – non seulement par notre invariable incapacité à aimer – aimer par empathie, aimer par compréhension immédiate plutôt que d’aimer pour ce que l’on peut en tirer – mais aussi par un simple fait organique : les ondes cérébrales qui transmettent la moindre inflexion de pensée ne sont pas adéquates, c’est une affaire de vibration.

Si l’on branche des électrodes sur le crâne d’un homme normal en train de réfléchir à ce qu’il fait, ou à ce qu’il doit faire, ou à ce à quoi qu’on lui impose de penser, on enregistrera un tracé de l’activité cérébrale qui est un électroencéphalogramme et qui est constitué en majorité, de manière non pathologique c'est-à-dire en moyenne sur le nombre de sujets étudiés, d’ondes discrètement biphasiques qui sont appelées des ondes alpha.

Ces ondes alpha sont la structure même de la pensée : elles sont rapides, elles mesurent les évènements et permettent leur classification selon une échelle chronologique et spatiale : ce corps est mon corps à cet instant, et ceci n’est pas mon corps, ou bien c’était l’instant d’avant.

Par différenciation, c’est un rapport au monde qui se crée : ceci est le monde, et ce qui est au milieu de tout cela, ce qui me reste quand j’ai fini d’explorer, c’est moi, à ce moment là.

Pourtant si on reproduit l’expérience sur un sujet qui est en train de rêver, en pleine phase du sommeil profond qui est appelé le sommeil paradoxal, parce que paradoxalement l’activité cérébrale est en grande éveil, on s’apercevra que le même sujet tout à coup vibre très différemment, et le tracé que l’on enregistre est essentiellement composé d’ondes plus lentes et plus amples sur toute la surface du cortex : ce sont des ondes théta.

La conscience est-elle modifiée durant cette période où, à activité équivalente, le cerveau ne se ressemble t’il plus ? Tout à coup, l’espace a le pouvoir de se diviser, et de se transformer. Un lieu n’est plus seulement la position d’un endroit mais comme une rose mystique il peut s’ouvrir sur d’autres pièces qui ne se voient pas.

Qui l’on croise change de visage et d’identité : un n’est plus seul, il peut se transformer. On est en train de marcher dans la rue, et soudain cette rue est un chemin de terre, et la colline à gravir qui succède à l’agglomération n’est même pas une surprise : tout se produit en même temps, il n’y a plus d’ordre à tout cela, tout est acceptable, la géographie est multiple, les noms et les dates s’inversent – pas étonnant que l’homme évolué, celui qui a pu survivre à la sélection naturelle, ait été composé pour ses périodes d’activité de ces ondes alpha dont on parlait plus tôt, autrement, il n’y aurait qu’un seul grand un rêve incommunicable et improductif qui nous engloberait tous, du moins de notre point de vue, c'est-à-dire avec notre façon de penser.

Le temps du rêve est aboli, mais il y a plus : il a le pouvoir de se retourner. Il sait aller à rebours, et s’inverser. Exemple : disons que la fin d’un rêve m’emmènerait dans une pièce, si étrange soit-elle, et qu’il n’y aurait qu’une petite table, et sur la table par contre serait posé un énorme téléphone rouge qui serait prêt de déborder. La nuit touche à sa fin, et l’on doit se réveiller. Avant de se coucher on a programmé le réveil qu’on a posé à côté de soi et en haut du lit, et c’est précisément là l’heure où il sonnait.

Celui que l’on est en rêve ne sait pas encore cela : il entend l’alarme du réveil, et ce qu’il devrait se dire c’est il est l’heure de se lever, je me réveille et je quitte ce rêve mais son cerveau qui est toujours en fonctionnement ondulé par les vagues théta construit alors un autre scénario qui va à l’encontre de tout ce qu’il pourrait penser en temps normal: il perçoit l’alarme comme une interférence étrangère et il propose une interprétation de l’information, qu’il faudrait bien traiter.  

Alors le dormeur se tourne en imagination vers le gros téléphone rouge au combiné immobile. Il entend sonner ce téléphone, il veut s’approcher. Bien sûr, nous le savons, c’est l’alarme du réveil au dehors qui lui rentre dans le crâne par l’oreille, mais lui l’ignore encore : son cerveau en onde théta 


lui fournit même une explication en sens inverse qu’il ne peut réfuter.




Il a l’impression dans un premier temps d’avoir vu ce téléphone sur la petite table, puis de l’avoir entendu sonner, et maintenant de se réveiller, tiens, pile au moment où l’alarme se mettait en route, se dit-il. Pourtant le chemin était dans l’autre sens : son cerveau à entendu l’alarme pendant qu’il était en train de rêver, c'est-à-dire de vivre selon une autre vibration une autre forme de perception de la réalité. Puis il a intégré l’information : le bruit à justifier pourrait venir de quelque chose de strident, d’un téléphone, rouge pourquoi pas – et il construisait à rebours l’outil, la table et le combiné. Mais de quel téléphone s’agissait-il donc ? Mais de celui là ! Et le cerveau le donnait à voir au dormeur plus tôt. 

De sorte que la fascination d’un cerveau agité par un faisceau d’ondes détermine la forme même de sa perception – de notre perception – de la réalité : chronologique et différenciée pour un tracé en ondes alpha,  concomitant et synthétique en ondes théta.

Nous observons une impression de déjà vu. Au tracé sur le papier, par la machine, c’est une forme particulière d’épilepsie temporale : en ondes théta. Ceci explique cela ? Mais est-ce bien suffisant ? Ce que nous apprenons c’est qu’il y a deux faits : une impression d’atemporalité, et le tracé qui la suit. Et ces deux faits se produisent en même temps. Y a-t-il une relation de causalité ? Mais comme la réponse ne ressemblerait qu’à la question !

Les enfants ont ce don inné pour l’imaginaire : tout est plausible une fois juste qu’on l’a dit. Tout n’est pas vérifiable, mais il faut comprendre que c’est possible : dans un monde effrayant et immense, où ils ne trouvent pas encore leur place, ils sont temporairement préservés du pire – la froide tristesse du monde dans lequel ils sont nés, et les horreurs d’un monde trop bruyant à peine sortis du cocon – par une capacité à accepter l’indémontrable. Un monstre ou le bruit d’une forêt sont aussi contemporains que ces adultes qui veulent les voir les imiter. Leur cerveau peut faire exister à la fois à leur imagination notre réalité : ce qui ne se voit pas est aussi vrai.

Or jusqu’à sept ans – âge que l’on nomme solennellement l’âge de raison, c'est-à-dire celui où l’on commence à réaliser ce avec quoi il va falloir composer– les enfants ont un fonctionnement différent du notre : le tracé est ample, élancé, et les pointes des ondes sont souples. Ce sont des ondes théta qui prédominent encore, et qui expliquent qu’ils peuvent croire à tout, mais pas à n’importe quoi (ils croient, dès lors que cela représentent un intérêt, on l’a observé, autrement ils se détournent).

De là aussi qu’un traumatisme de cette période reste figé dans le psychisme pour la vie, avec une notion d’atemporalité : vécu dans un monde qui ne comprend pas la chronologie comme ils finiront pourtant par l’entendre, le souvenir douloureux est enkysté dans un magma qui joint tous les points - il s’est produit, il peut se produire, la plupart du temps on n’est même pas sûr qu’il se soit produit comme ceci ou comme cela. 

Il existe, il est vrai, il est bloqué dans notre réalité et il déborde à l’intérieur de nous sans que nous sachions que nous prenons l’eau.

J’insiste sur ce point : la résolution de cette histoire ne pourra venir que d’un enfant quand les choses invisibles seront révélées, quand la vibration qui s’absout de l’espace et du temps s’affrontera aux éléments que nous connaissons, comme la vague et le rocher : lui seul, cet enfant merveilleux, au contact de l’écume, sur la peau mouillée du minéral, cet enfant que l’on devine, aura son rôle à jouer.

Tous les états de transe, spontanés ou dirigés, se traduisent de la même façon par un tracé de l’activité cérébrale modifié et exacerbé en ondes lentes, en ondes théta. On peut les comparer à des séances de rêve dirigé : on s’installerait confortablement à plat sur le dos, et les muscles relâchés, on déciderait son esprit à se détacher de ce corps, et à s’absoudre de toute entité, pour, avec la force de l’imagination, renoncer à la fois à l’espace et au temps que nous connaissons. 

Le tracé enregistré des vibrations du cerveau ne serait pas différent de celui de nos nuits. 

La méthode existe, et j’en ai débattu avec des psychiatres pendant nos entretiens : il faut s’imaginer complètement en train de se lever, très doucement, et de faire tous les gestes, dans le moindre détail - comment on attrape sa chaussure, comment on fait ses lacets – puis s’éloigner très exactement comme on s’y prendrait dans la réalité. 

Le cerveau accepte alors le passage successif, autorisé, dirigé, d’une vibration à une autre, de l’alpha au théta. Le cycle cérébral se ralentit, il s’allonge. On voyage dans le nouveau monde qu’on crée, attentif, dans les moindres recoins. 

Et n’est-ce pas là aussi le travail de l’écrivain ! Son activité l’affranchit de ce corps attaché à sa table de travail, et il peut voir désormais là où il ne voyait pas, là où il n’y avait rien. Il ne connait plus l’heure. Il ignore s’il s’est lavé. En quelque sorte, il n’est plus dans cette clinique que pour autant qu’il l’écrive : c’est une part de responsabilité.




extraits: Les cahiers norvégiens

1=3

00h37. Ils ont essayé de me joindre, mais je n’étais pas branché, j’étais occupé. Ils ont essayé de me parler mais je devais faire avant tout le tri entre ce que je pensais en situation et ce qu’il y avait dans ma tête. J’avais l’impression d’ avoir l’impression de les entendre, je me disais. Je me dépêchais de rentrer à l’hôtel, je m’isolais. Alors ce fut de plus en plus blanc, une onde, une pulsation, et pour finir je les entendais distinctement. J’écrivais.


C’est un échec tout à fait singulier que de se perdre dans sa propre fiction jusqu’à disparaître, mais qui pourrait en passer aussi pour un succès. A présent que l’auteur des lignes qui précédaient n’est plus, et, comme il écrivait au début qui j’étais, maintenant que j’ai repris la plume et par un tour extraordinaire, c’est moi qui dois finir d'écrire pour lui, de sorte qu’à nous deux nous somme le meilleur auteur possible. Tour à tour émetteur et récepteur, nos deux polarités contrebalancent : l’un tient la feuille, l’autre le stylo.

Nous sommes l’espace mental qui s’est étalé entre les deux qui se défait du temps. Il y a un monstre symbiotique entre nous : parfois mort, parfois vivant, la tête droite et les yeux ouverts, il ne répond à aucun nom, et sa lumière est électrique. Il a l’air si léger et transparent qu’un souffle le balance et qu’on se demande où il est. Il porte une couronne végétale brillante sur la tête comme un arrangement de fleurs de diverses couleurs, mais les pétales changent, et la lumière en creux dans le cœur de ces espèces de petites fées qu’on ne peut pas décrire est d’une beauté éclatante et effrayante.

Car écrire, comme nous le faisons, chacun de son côté pour commencer, c’est obéir à l’impératif d’un livre qui n’est pas encore écrit : c’est le livre futur qui me parle, et qui est écrit par ce que je ne suis pas encore, et qui me coule dessus depuis une sorte de « là haut ». Mais en suis-je l’auteur ? Non, c’est cet autre moi à venir. Cet autre qui va passer par une succession d’épreuves et de délais que j’ignore, et que je devrais redouter. 


Cette distance comprise entre celui que je suis là, sans le savoir, et celui que je serai, que je ne connais pas, est difficile à concevoir. Imaginons la scène : un écrivain oublie ce dont il voulait parler, ou ce sur quoi il voulait écrire : son sujet lui échappe, en plein milieu du livre - livre qui lui reste à écrire, ou bien il doit alors recommencer. Le livre change aussi: son intention s’est transformée, et le livre qui aura été écrit n’est plus le même que celui du début. Faudrait-il ne concevoir que par la fin ? La même mésaventure est possible, mais elle n’est que le détail le moins saillant de tout ce qui peut arriver. Car imaginons qu’il est parvenu au bout de son projet: le temps a passé, c’est un travail de longue haleine, des années, peut être une dizaine, se sont écoulées, et lui n’est plus le même.


Les molécules de notre auteur ont changé. Il n’habite plus au même endroit. Sa femme est partie, et il se perd dans l’alcool toutes les nuits, puis il décide de se retrouver comme on dit et il refuse les avances d’une jeune fille de bonne famille qu’il avait jugé un peu trop entreprenante – passons. Il est devenu son lui-futur, et lorsqu’il se relit, ce n’est plus lui désormais : c’est cet autre qu’il était. 


Ecrire, c’est faire correspondre un échappement au temps avec la temporalité.  Autrement tout n’est que bouleversement incessant : il insère dans les mailles de son texte passé les éléments nouveaux qui le composent désormais. Lui, l’auteur, saura lire le différentiel de ce qu’il a voulu et de qu’il veut désormais pour lui, mais le livre n’est plus son livre, c’est une construction, qui contient tout ce qu’il est, c’est un écho perpétuel, de sorte qu’une fois qu’il aurait commencé il ne pourrait jamais s’arrêter d’y apporter des corrections.

Il reprend pourtant, car il n’y a pas d’autre façon. Il se parle à lui-même. Cet autre je du passé  qui a disparu, il lui fait la leçon : le corrige, le biffe, supprime par chapitres entiers. Ce qu’il écrit désormais, c’est ce qu’il est devenu. Parfois un cri d’insatisfaction lui échappe comme un animal blessé : il relit là où il en était, mais il ne se reconnait pas. Il y retourne encore: il va vers son passé, mais en espérant que celui qu’il sera bientôt dans le futur et qui reviendra encore vers lui ne sera pas trop différent de lui-même à cet instant. Il voudrait se voir ralentir, ne vivre plus que dans quelques dizaines de respirations. Il voudrait n’être plus qu’un seul, mais il est toujours accompagné : de même que dans la plus élémentaire des folies, il est devenu un problème pour lui-même, et cette double identité est pourtant ce qu’il lui faut accepter.

On ne peut pas dire à quoi ressemble un écrivain : doit-il porter la barbe, et garder le lit ? Peut-on avoir l’air d’un écrivain ? Un écrivain n’existe pas : écrire, c’est faire en sorte que un soit deux, et trouver cet équilibre.1=2. Etre seul ce n’est jamais vraiment écrire : pour ce faire il ne faudrait jamais relire, ce qui n’est pas le métier de  l’écrivain, mais plutôt celui du médium illuminé ou de l’adhérent à l’écriture automatique. Un écrivain est toujours son propre lecteur imaginaire qu’il veut séduire – quel tour ! – d’ailleurs si personne n’est là pour voir qu’il écrit, qui peut assurer qu’il fait bien ce qu’il dit ? Ce serait une forme particulière de folie, et le voici cerné: soit il cède à la double personnalité, soit on le fera céder.

Comme l’auteur en était à l’esquisse d’un livre futur, je reprends désormais ses notes pour le corriger: il se crée une potentialisation qui subjugue ce qui aura été énoncé plus tôt. Concrètement en tant que personnage, ici j’écris, et je ne fais que reprendre et répéter le livre d’un autre, l’auteur qui n’est pas moi-même, qu’il m’a légué et que je suis le seul à connaître. 


Nous nous guérisons mutuellement de notre pathologie. L’un comme l’autre, nous n’avons pas à faire à ce que nous en penserions nous mêmes, depuis les brumes d'un temps indéfini, mais à cet autre encore qui pense. Il y a quelque chose de supplémentaire, qui n’existait pas, que nous créons entre nous. A nous deux nous sommes trois. 1=2 alors; or 2=3 dans ce cas; d’où il en ressort que 1=3 et nous sommes encore augmentés – quoiqu’en disent les médecins, ce qui ne change rien à l’affaire, car doivent-ils s’occuper comme ils le croient de la littérature ? 


Que se permettent-ils de juger ceux qui plongent, alors qu’ils ne savent pas nager ? Si la folie est là, n’est elle pas subsidiaire, ou simplement concomitante, contemporaine au fait même d’écrire ? Quel dévorant aveuglement les oblige à répondre avec des médicaments contre l’angoisse, contre le questionnement lorsque l’entretien se conclue et que la fiction pourtant se continue ? Ô comme j’aimerais pouvoir convaincre un seul de ces savants de l’épiphénomène de me suivre juste quelques pas sur le chemin fait de fureur, de savoir que l’on va se perdre, mais qu’il n’y a pas d’autre façon d’arriver ! Comme j’aimerais voir leur visage changer ! Mais au lieu de cela ils restent impassibles, la face convenue et lisse comme un cerveau idiot, et on me dit que je suis un agité. Non, ils ne savent pas la douleur physique que c’est d’enchainer les feuillets pendant des heures à sa table le dos courbé, et de n’être pas sûr qu’une fois que cela fut fini, les mots qui seraient écrits seraient aussi ceux qu’on aurait voulu qu’ils soient. On me conseille le repos ces temps ci, car je suis très excité : je suis trop énervé et cela déteint sur les autres patients. Je comprends bien la notion de respect, mais au diable la tranquillité ! Depuis la clinique où je suis, j’agiterai le petit globe où ils sont enfermés : on le retourne et il neige – ils ne s’y attendaient pas.

Or comment rendre compte avec des pages, avec des mots, avec ce que nous savons de la temporalité de l’auteur et du récit, de cet espace qui n’en est pas un, celui de l’imaginaire qui se tient pour vrai ? De cette époque qui n’en est pas une ? Avec une vibration particulière peut-être, et qui tient à ce que l’auteur et moi avons patiemment construit : un état disputé entre nous deux, qui comprend tout, qui entretient tout, qui s’affranchit de ce que nous sommes séparément, mais qui ensemble fait de nous le troisième œil insupportable, incomplet mais déjà autre, qui croit vrai ce que j’écris, ce que nous écrivons – cet œil voit le récit : il lit. A nous deux nous espérons que nous ne sommes pas seuls, tout en sachant que cet autre n’est pas nous même.

Il faut comprendre que c’est réconfortant : c’est rassurant. C’est quelque chose que de savoir cela, qu’on échappe à sa propre folie.

Il faut faire vite maintenant: le temps ne compte pas, mais il est utile. Du reste j’en ai bien profité. Je voudrais maintenant vous parler d’elle. Branchez un nouveau cerveau sur un autre transistor  et continuons.