Souvenir futur

Ce message a été rédigé dans le train XBR58135 classe 1B wagon C lit 18 le 12/7/9 entre 22h55 et 22h57 heure locale, puis il a été mis sur le papier avec fièvre pendant les trois jours qui suivaient : je ne pouvais plus quitter l'hôtel où j'étais descendu, et je tapais sur le clavier  le plus vite possible. Pourquoi si loin de tout, ami, j'écrivais précisément sur cela? C'est la question à laquelle toutes les psychanalyses et toutes nos philosophies tentent de trouver une solution. Mais par comparaison, eux, ils s'en moquent. Ils constatent tout simplement l'échappement au temps et à l'espace, c'est à dire la conscience. Qui sont-ils? On trouvera une tentative d'explication de leurs manifestations et des phénomènes que l'on observe, ainsi que des indices sur leurs coutumes et leur identité plus loin, c'est à dire, pour suivre un fil subjectif-logique: ailleurs, plus tôt ou plus tard, quoi qu'il en soit sur le chemin.


En 1972 j'avais -3 ans, c'est à dire que mes concepteurs ne s'étaient pas encore rencontrés et n'avaient pas même émis le projet de me voir entrer dans leur vie, trop occupés avec ce qu'ils appelaient, à juste titre, leurs petits soucis. La femme que j'aimerais plus tard, elle, était née. J'aurais juste aimé voir ça. J'aurais juste aimé la connaître depuis le début. Parce que je ne la comprends pas. Je l'aime, mais je ne la comprends pas - elle ne me comprend sans doute pas non plus mais pour elle ce n'est pas un problème, passons.

En février 2010, nous étions séparés déjà depuis trois ans. Encore un saut. En octobre 2005, nous faisons l'amour pour la première fois sur le tapis du salon de son petit appartement, au premier étage d'une rue étroite et qui semble n'appartenir à aucun plan de ville ou de cadastre - mais que des promeneurs empruntaient toutes les nuits, et j'en étais toujours étonné. Son dos avait marqué ce soir là juste au milieu des reins, et une petite croûte fragile s'était formée pendant trois semaines. Elle gardait encore cette cicatrice du premier soir, le tissu conjonctif à l'endroit de la peau initiale avait un léger défaut de coloration, le 12 avril 2008, quand nous nous sommes appelés, du moins c'est ce qu'elle me disait mais je ne pouvais pas vérifier.

Cette petite croûte était là alors, et elle nous ramenait tantôt. Elle était à nous, elle était tout ce qui nous restait. Elle était là, infiniment plantée au dessus de son bassin, et personne n'y pourrait jamais rien. Je raccrochais: il y avait un paradoxe que je n'arrivais pas à résoudre.

Quand on fait le compte, tout s'additionne. Ce qui est fait est fait. On ne revient pas en arrière. Mais elle pourtant, elle ne changeait pas. A croire qu'il y a des formes qui traversent le temps. Je pensais aussi peut-être qu'elle n'existait pas vraiment et qu'elle n'était en substance pas plus qu'un symptôme, oui mais de quoi? Mais de ta folie mon ami, je répondais en m'attrapant devant le plus proche miroir, et je m'observais le blanc de l'oeil à la recherche d'un signe qui pourrait me mettre sur la voix, me donner tort ou raison: tu veux dire un symptôme de mon amour? Cette femme au dos blessée je l'aimais, on ne pourrait rien y changer, peu importe qui elle était devenue désormais, ou ce qu'elle avait été avant moi. Depuis ma place, j'étais avec elle, j'avais la certitude d'être imperméable au temps. Mais je ne me répondais rien, je prenais des notes mentalement, et comme par un fait étrange immédiatement je me désintéressais.

Souvenir. J'avais huit ans, j'étais à la montagne. Je me souviens d'un petit garçon qui me ressemblait, qui, alors dans le blanc immaculé où nous allions chercher la neige pour nous la jeter au visage, s'était arrêté tout à coup de jouer, et très sérieux il m'avait dit, le nez rentré dans son écharpe: tu sais que tu ne m'oublieras jamais? Non, je ne le savais pas, et je lui demandais pourquoi. Essaie d'oublier ça, me lançait il comme un défi, ou plutôt comme si la seule réponse à ma question n'était pas une solution: souviens toi toujours du renard à la queue rouge. Et immédiatement, sans le vouloir, je le matérialisais dans mon esprit ce renard idiot. Très vite j'essayais de le chasser de toutes mes forces, et plus je me concentrais plus je lui donnais du poids et de la légitimité. Parfois, plus tard, je me réveillais la nuit pour ne pas oublier d'oublier ce renard maudit. Il riait, il se moquait, il grimaçait, mais il était une vérité que je ne pouvais pas nier: la force de l'imagination qui débordait dans ma réalité.

Je n'ai plus huit ans, j'en ai bientôt trente cinq, et je ne sais pas ce qu'il adviendra de moi ces trente cinq prochaines années, mais je me souviens toujours de ce renard à la queue rouge, alors pourquoi donc maintenant l'oublier? Il fait partie de moi, il est en moi désormais. Il est intégré et chaque cellule de mon corps le connait. Je ne lui ai pas donné de nom, quand j'y pense il est dans une plaine enneigée en lisière de forêt, on se regarde comme ça, on se voit,  ça suffit.

Pourquoi je dis ça? Mais parce que c'est pareil pour elle, la femme que j'aime, la femme que j'aimais. Elle fait partie de moi, et quand je pense à elle, c'est alors celle qui est en moi que je vois: elle a fait le chemin inverse, de la matière jusqu'au coeur, mais elle traverse le temps.

Elle n'existe donc pas: elle est entre nous, à la fois ici et là bas. En moi, et en soi. Qui elle est? Je ne m'en souviens même pas, mais ce qu'elle est pour moi, ça oui je le sais.

Sa personnalité facilite ce genre de perception: elle a mille voix, mille visages, elle est belle et laide à la fois, ou alternativement, ou tour à tour pour chacun, c'est selon. Elle t'imite, elle te voit, elle s'imite, elle me voit.On peut ne pas la reconnaître, et elle est différente: c'est elle.

Parfois, je m'irrite: c'est quand je suis face à elle, alors ce n'est pas elle, alors ce n'est pas vrai, et d'une certaine façon alors ce n'est pas moi.

Pour savoir qui je suis alors maintenant il me faut savoir qui elle est. Mais son but secret, ce pour quoi elle est faite et qu'elle même ne sait pas, c'est de te déconstruire: tout ce que tu croyais à toi, et qui façonnait ta propre identité, elle l'a démembré, innocemment, par instinct, par jeux mais ne nous y trompons pas, par cruauté aussi, parce qu'elle est cruelle, comme la nature est cruelle et qu'elle ne triche pas: elle est vraie. Pour savoir qui elle est, il faut tout accepter. Qui je suis alors ne compte pas.

Longtemps j'ai rêvé d'elle. Je veux dire avant même de la rencontrer. Je ne savais pas dessiner mais si j'avais su quoi faire d'un crayon, j'en aurais fait le portrait, de tête, sans l'avoir jamais croisée. Comment procéder? Son visage change, sa forme n'est que mémoire, anticipation et substitution, mais il reste quelques traits communs, et particulièrement graves dans ce visage, un menton appuyé, un nez long et bien droit, un ovale parfait et de grands yeux foncés, mais très clairs, car c'est la clarté de son front qui lui donne ce regard immense et perdu dans tout ce que tu veux voir pour elle. Après, je ne sais plus, je veux dire, je ne veux plus y penser. Après, c'est trop tard, et je veux laisser des zones ouvertes où je viendrai depuis après pour raconter ce que je sais mieux depuis, ou que j'ai désappris.

Il faut rester personnel, sans pour autant raconter trop, de peur qu'on n'y comprenne rien, mais je ne sais pas tout non plus. Je veux dire, il y a beaucoup de choses qui sont en dehors de moi que j'ignore et qui pourraient peut-être tout expliquer. Par exemple, avril 2010 je dînais avec elle, et tout à coup je lui demandais: es tu schizophrène? Et elle de me répondre: je le crois oui.

Malaise. J'avalais ma pincée de nouilles asiatiques. Tu sais que ta folie déborde sur le monde, je lui demandais, tu sais que ta folie me contamine? Et je voulais absolument ne pas me mettre à crier ni gémir, ni à taper du poing sur la table - j'essayais de garder une forme de consistance neutre et intelligible, sans accroche mais qu'on ne pourrait pas mépriser. Alors elle s'est mise à rire, puis toute la salle s'est mise à rire, et les chaises se sont retournées, et les murs dansaient, le plafond baillait, il s'ouvrait en deux et je préférais partir. Mais, et là c'est étrange, je ne l'explique pas, comme j'étais aussi l'homme qu'elle aime, oui comme je suis l'homme qu'elle aimait, elle m'a suivi. C'était à la fois beau et ridicule, et je me suis dit qu'il fallait choisir. J'étais juste incapable de prendre une décision, comme dans un rêve qui ne serait pas le mien.

Je veux préciser, et pour cela il me faut parler d'autre chose.