doigt dessus



03:03 - Il se réveille: bon dieu, mais où est-il? Il ne reconnait pas le lit, la chambre ressemble à toutes les chambres, la porte est ouverte et la lumière lui vient de l'extérieur - une lumière artificielle. Puis immédiatement: d'ailleurs où est dieu? Il rit. C'est son propre phénomène qu'il se donne à percevoir: il est son je. Mais ami très cher, je dans le miroir n'était ni plus semblable ni plus différent d'un autre, ni alors de moi même! Il n'hésite plus: sans donner l'impression d'avoir bien préparé son affaire, il se détourne de la texture des choses. Il ne touche à rien. Il laisse derrière lui. Il a déjà fait cela tant de fois! Ce couloir, avant l'entrée: il est déjà passé par là! Puis il est celui qui s'habille, qui ouvre la porte et qui s'en va. Il se sent suivi. Il évite les miroirs, comme dans une chanson idiote. Encore une chose dont il faudrait se défaire, il se dit. 




J’ai bien profité de mon temps dans cette unité psychiatrique pour compléter mes recherches sur le fonctionnement du cerveau et le rapport à la réalité. C’est un rapport insatisfait, comme nous le sentons bien, mais il est conditionné. Non seulement par l’étroitesse de nos capacité sensitives, non seulement par la maigre qualité de notre fonctionnement ou par les faibles conclusions de notre raisonnement, non seulement par l’absence totale de sens concret que nous apporterions dans la moindre sphère où nous aurions accès – nous ne sommes que le superflu – non seulement par notre invariable incapacité à aimer – aimer par empathie, aimer par compréhension immédiate plutôt que d’aimer pour ce que l’on peut en tirer – mais aussi par un simple fait organique : les ondes cérébrales qui transmettent la moindre inflexion de pensée ne sont pas adéquates, c’est une affaire de vibration.

Si l’on branche des électrodes sur le crâne d’un homme normal en train de réfléchir à ce qu’il fait, ou à ce qu’il doit faire, ou à ce à quoi qu’on lui impose de penser, on enregistrera un tracé de l’activité cérébrale qui est un électroencéphalogramme et qui est constitué en majorité, de manière non pathologique c'est-à-dire en moyenne sur le nombre de sujets étudiés, d’ondes discrètement biphasiques qui sont appelées des ondes alpha.

Ces ondes alpha sont la structure même de la pensée : elles sont rapides, elles mesurent les évènements et permettent leur classification selon une échelle chronologique et spatiale : ce corps est mon corps à cet instant, et ceci n’est pas mon corps, ou bien c’était l’instant d’avant.

Par différenciation, c’est un rapport au monde qui se crée : ceci est le monde, et ce qui est au milieu de tout cela, ce qui me reste quand j’ai fini d’explorer, c’est moi, à ce moment là.

Pourtant si on reproduit l’expérience sur un sujet qui est en train de rêver, en pleine phase du sommeil profond qui est appelé le sommeil paradoxal, parce que paradoxalement l’activité cérébrale est en grande éveil, on s’apercevra que le même sujet tout à coup vibre très différemment, et le tracé que l’on enregistre est essentiellement composé d’ondes plus lentes et plus amples sur toute la surface du cortex : ce sont des ondes théta.

La conscience est-elle modifiée durant cette période où, à activité équivalente, le cerveau ne se ressemble t’il plus ? Tout à coup, l’espace a le pouvoir de se diviser, et de se transformer. Un lieu n’est plus seulement la position d’un endroit mais comme une rose mystique il peut s’ouvrir sur d’autres pièces qui ne se voient pas.

Qui l’on croise change de visage et d’identité : un n’est plus seul, il peut se transformer. On est en train de marcher dans la rue, et soudain cette rue est un chemin de terre, et la colline à gravir qui succède à l’agglomération n’est même pas une surprise : tout se produit en même temps, il n’y a plus d’ordre à tout cela, tout est acceptable, la géographie est multiple, les noms et les dates s’inversent – pas étonnant que l’homme évolué, celui qui a pu survivre à la sélection naturelle, ait été composé pour ses périodes d’activité de ces ondes alpha dont on parlait plus tôt, autrement, il n’y aurait qu’un seul grand un rêve incommunicable et improductif qui nous engloberait tous, du moins de notre point de vue, c'est-à-dire avec notre façon de penser.

Le temps du rêve est aboli, mais il y a plus : il a le pouvoir de se retourner. Il sait aller à rebours, et s’inverser. Exemple : disons que la fin d’un rêve m’emmènerait dans une pièce, si étrange soit-elle, et qu’il n’y aurait qu’une petite table, et sur la table par contre serait posé un énorme téléphone rouge qui serait prêt de déborder. La nuit touche à sa fin, et l’on doit se réveiller. Avant de se coucher on a programmé le réveil qu’on a posé à côté de soi et en haut du lit, et c’est précisément là l’heure où il sonnait.

Celui que l’on est en rêve ne sait pas encore cela : il entend l’alarme du réveil, et ce qu’il devrait se dire c’est il est l’heure de se lever, je me réveille et je quitte ce rêve mais son cerveau qui est toujours en fonctionnement ondulé par les vagues théta construit alors un autre scénario qui va à l’encontre de tout ce qu’il pourrait penser en temps normal: il perçoit l’alarme comme une interférence étrangère et il propose une interprétation de l’information, qu’il faudrait bien traiter.  

Alors le dormeur se tourne en imagination vers le gros téléphone rouge au combiné immobile. Il entend sonner ce téléphone, il veut s’approcher. Bien sûr, nous le savons, c’est l’alarme du réveil au dehors qui lui rentre dans le crâne par l’oreille, mais lui l’ignore encore : son cerveau en onde théta 


lui fournit même une explication en sens inverse qu’il ne peut réfuter.




Il a l’impression dans un premier temps d’avoir vu ce téléphone sur la petite table, puis de l’avoir entendu sonner, et maintenant de se réveiller, tiens, pile au moment où l’alarme se mettait en route, se dit-il. Pourtant le chemin était dans l’autre sens : son cerveau à entendu l’alarme pendant qu’il était en train de rêver, c'est-à-dire de vivre selon une autre vibration une autre forme de perception de la réalité. Puis il a intégré l’information : le bruit à justifier pourrait venir de quelque chose de strident, d’un téléphone, rouge pourquoi pas – et il construisait à rebours l’outil, la table et le combiné. Mais de quel téléphone s’agissait-il donc ? Mais de celui là ! Et le cerveau le donnait à voir au dormeur plus tôt. 

De sorte que la fascination d’un cerveau agité par un faisceau d’ondes détermine la forme même de sa perception – de notre perception – de la réalité : chronologique et différenciée pour un tracé en ondes alpha,  concomitant et synthétique en ondes théta.

Nous observons une impression de déjà vu. Au tracé sur le papier, par la machine, c’est une forme particulière d’épilepsie temporale : en ondes théta. Ceci explique cela ? Mais est-ce bien suffisant ? Ce que nous apprenons c’est qu’il y a deux faits : une impression d’atemporalité, et le tracé qui la suit. Et ces deux faits se produisent en même temps. Y a-t-il une relation de causalité ? Mais comme la réponse ne ressemblerait qu’à la question !

Les enfants ont ce don inné pour l’imaginaire : tout est plausible une fois juste qu’on l’a dit. Tout n’est pas vérifiable, mais il faut comprendre que c’est possible : dans un monde effrayant et immense, où ils ne trouvent pas encore leur place, ils sont temporairement préservés du pire – la froide tristesse du monde dans lequel ils sont nés, et les horreurs d’un monde trop bruyant à peine sortis du cocon – par une capacité à accepter l’indémontrable. Un monstre ou le bruit d’une forêt sont aussi contemporains que ces adultes qui veulent les voir les imiter. Leur cerveau peut faire exister à la fois à leur imagination notre réalité : ce qui ne se voit pas est aussi vrai.

Or jusqu’à sept ans – âge que l’on nomme solennellement l’âge de raison, c'est-à-dire celui où l’on commence à réaliser ce avec quoi il va falloir composer– les enfants ont un fonctionnement différent du notre : le tracé est ample, élancé, et les pointes des ondes sont souples. Ce sont des ondes théta qui prédominent encore, et qui expliquent qu’ils peuvent croire à tout, mais pas à n’importe quoi (ils croient, dès lors que cela représentent un intérêt, on l’a observé, autrement ils se détournent).

De là aussi qu’un traumatisme de cette période reste figé dans le psychisme pour la vie, avec une notion d’atemporalité : vécu dans un monde qui ne comprend pas la chronologie comme ils finiront pourtant par l’entendre, le souvenir douloureux est enkysté dans un magma qui joint tous les points - il s’est produit, il peut se produire, la plupart du temps on n’est même pas sûr qu’il se soit produit comme ceci ou comme cela. 

Il existe, il est vrai, il est bloqué dans notre réalité et il déborde à l’intérieur de nous sans que nous sachions que nous prenons l’eau.

J’insiste sur ce point : la résolution de cette histoire ne pourra venir que d’un enfant quand les choses invisibles seront révélées, quand la vibration qui s’absout de l’espace et du temps s’affrontera aux éléments que nous connaissons, comme la vague et le rocher : lui seul, cet enfant merveilleux, au contact de l’écume, sur la peau mouillée du minéral, cet enfant que l’on devine, aura son rôle à jouer.

Tous les états de transe, spontanés ou dirigés, se traduisent de la même façon par un tracé de l’activité cérébrale modifié et exacerbé en ondes lentes, en ondes théta. On peut les comparer à des séances de rêve dirigé : on s’installerait confortablement à plat sur le dos, et les muscles relâchés, on déciderait son esprit à se détacher de ce corps, et à s’absoudre de toute entité, pour, avec la force de l’imagination, renoncer à la fois à l’espace et au temps que nous connaissons. 

Le tracé enregistré des vibrations du cerveau ne serait pas différent de celui de nos nuits. 

La méthode existe, et j’en ai débattu avec des psychiatres pendant nos entretiens : il faut s’imaginer complètement en train de se lever, très doucement, et de faire tous les gestes, dans le moindre détail - comment on attrape sa chaussure, comment on fait ses lacets – puis s’éloigner très exactement comme on s’y prendrait dans la réalité. 

Le cerveau accepte alors le passage successif, autorisé, dirigé, d’une vibration à une autre, de l’alpha au théta. Le cycle cérébral se ralentit, il s’allonge. On voyage dans le nouveau monde qu’on crée, attentif, dans les moindres recoins. 

Et n’est-ce pas là aussi le travail de l’écrivain ! Son activité l’affranchit de ce corps attaché à sa table de travail, et il peut voir désormais là où il ne voyait pas, là où il n’y avait rien. Il ne connait plus l’heure. Il ignore s’il s’est lavé. En quelque sorte, il n’est plus dans cette clinique que pour autant qu’il l’écrive : c’est une part de responsabilité.




extraits: Les cahiers norvégiens