05h07. J'ai changé d'endroit. Notes à la volée, sur le carnet, à recopier après. Ça me venait d'un coup. Le cerveau est adaptatif : il tend à s'harmoniser avec le milieu dans lequel il est plongé. J'avais lu ça quelque part, je ne me souvenais plus où. Quand j'étais avec elle aussi, je sentais bien que nos vibrations s'égalisaient. Petit à petit elle me contaminait. Ses ondes cérébrales et les miennes se voulaient à la même fréquence, pour mieux se comprendre. C'est cela que l'on nomme un peu vite l'harmonie, ou l'intimité: un seul immense cerveau pour deux, qui va de l'un à l'autre, autant d'aires mentales et quatre hémisphères séparés, reliées par la quantité d'information qui transite de l'un à l'autre. Le problème c'était sa maladie mentale, qui devenait mon propre symptôme: en fait de dédoublement, elle avait une personalité labile, et elle s'adaptait parfaitement, par un mimétisme instinctif, avec qui elle parlait, comme si en réalité elle était déjà cela, l'autre, mais à l'intérieur, à attendre son heure. J'épousais donc à force de la revoir l'éventail exhaustif de ses personalités: quelque chose de mixte se créait, à égale distance entre mon centre de gravité et toutes les parties dont elle se composait. On le voit bien, la figure qui se dessinait par les sommets qui nous liaient étaient déséquilibrée. Elle penchait à mon désavantage pour rectifier le tout, et je n'avais plus d'importance. J'étais un simple morceau d'angle coincé ente deux segments, et la surface toute entière était bien occupée. Je vibrais comme elle désormais, mais le problème était que j'étais moi. Pour en rajouter, lorsque j'y parvenais, ce que je lui renvoyais c'était elle en majorité, et alors je le voyais revenir encore, et tout s'amplifiait.
Il y a trois nuits, je rêvais, elle disait. Tu étais loin dans le lit, je ne sentais pas ta présence – tu étais à l’autre bout, dans ton coin. Dans mon rêve, je conduisais. Tu étais là. C’était l’été. Tout arrivait en même temps comme si je me souvenais.
La voiture s’arrêtait. Mes cheveux étaient éparpillés. C’était embarrassant. Je ne me reconnaissais pas. Soudain, tu m’as embrassé. J’ai dit quelque chose, mais tu n’écoutais pas. Mais toi-même tu as dit : je t’aime. Tu étais sérieux. Ça sonnait faux. Et moi je me demandais pourquoi. Pourquoi est-il si sérieux ?
Je ne savais pas qui j’étais – je n’étais même pas moi. Qui est-il ? je me demandais. Alors tu as souri. Tu as dit que j’étais la seule. Et je ne sais pas pourquoi mais t’ai cru. Je te faisais confiance.
Il y avait une lumière au loin, et qui se rapprochait. En même temps la lumière brillait dans tes yeux lorsque je te regardais. Une autre voiture venait. Elle ne ralentissait pas. Mais on nous voyait là bas - je le sentais.
Alors tu as dit: on devrait y aller, et j’ai dit quelque chose encore – c’était le même mot, et en fait j’ai dit : oui. Là, tu m’entendais.
Pourtant nous ne bougions pas. Je me déshabillais. J’enlevais ma robe par le haut. J’étais toute nue devant toi. Il était bientôt minuit.
Tu disais que tu avais un secret. J’ai dit: d’accord. Je ne suis pas celui que tu crois. J’ai dit: je ne sais pas. Mais tout d’un coup il y avait quelqu’un d’autre – un homme.
Il disait qu’il était perdu. Il n’était pas d’ici. Il disait qu’il venait d’un endroit dont je n’avais jamais entendu parler – je crois qu'il disait que c’était le futur. Il disait que ça n’avait pas bien marché là bas. Et puis il me regardait.
Il me voulait. Pourquoi faire? j’ai demandé. Et lui: pour faire l’amour. Tu ne disais rien, pas un mot. Tu ne bougeais pas. Alors je l’ai suivi.
Nous n’allions pas loin, et tu pouvais nous voir. De toute façon ce n’était pas un secret. Tu m’avais dit que tu m’aimais…Et maintenant ? Maintenant, tu nous regardais.
L’homme était étrange, très doux, mais sa peau était si froide – je ne pouvais pas le faire. J’étais désolée, mais il a dit : ce n’est rien, tout va bien. Alors je suis revenue vers toi, et tu as demandé : où est le type ? Mais il était parti. Parti où ? demandais-tu encore. Et bien, je m’entendais dire, peut-être que nous sommes tous sur la même route au fond.
Peut-être que nous ne sommes pas si différent. Tu voulais simplement la même chose, et c'est ce que tout le monde veut. Alors, je te l’ai donné, à toi, ce que tu demandais. Après quoi je m’endormais – c’est tellement bizarre de rêver qu’on s’endort.
Quand je me réveillais, c’était comme si j’étais toujours là bas – je sentais que quelque chose n’allait pas. Nous étions ensemble, mais ce n’était pas vrai, je n’étais pas vraiment là, ce n’était pas moi. Et depuis, c’est comme si c’était encore la même chose.
Parfois, je repense à cet homme. Je me souviens maintenant qu’il n’avait qu’une seule main, et un grand sourire, mais sans aucune dent. Seulement, il était tendre. C’est important tu sais.
Je ne l’ai jamais revu depuis bien sûr, mais il doit bien être quelque part à attendre, dehors ou en imagination, à attendre que nous venions vers lui… à nous attendre. Là où nous irons.
Il te ressemble un peu. Parfois je crois que tu es lui. Mais cela n’a pas d’importance. Le vent souffle. Ecoute, quelqu'un chante un air triste au loin. Ne dis rien. Je ne l'entends pas bien.
extrait: Mai en septembre
Il te ressemble un peu. Parfois je crois que tu es lui. Mais cela n’a pas d’importance. Le vent souffle. Ecoute, quelqu'un chante un air triste au loin. Ne dis rien. Je ne l'entends pas bien.
extrait: Mai en septembre